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Bruno Fontana

S'approprier le réel

Nous avons découvert Bruno Fontana à l’occasion du prix photo créé avec la Galerie ACB.
Autodidacte, le photographe s’est tourné vers vers le monde des images et a entrepris seul de dompter son désormais compagnon de route : l’appareil photographique.
C’est avec ce boîtier - qu’il soit argentique, numérique ou chambre photographique en fonction des projets et envies - qu’il développe une écriture singulière et radicale, explorant les potentialités de l’image photographique dans sa propension à se faire récit du contemporain.

Poétique de l’archive
La dernière assertion peut paraître erronée si l’on se réfère aux sujets de prédilection de Bruno Fontana. Cabines téléphoniques (vestiges de l’âge d’or des télécoms), cités ouvrières (héritage des Trente Glorieuses) ou maisons de gardes-barrières (pré-histoire du TGV) : c’est l’histoire (plus ou moins) récente de la France qui passe sous l’objectif du photographe.
Et si ces sujets placent Bruno Fontana en Aurélien Belanger de l’image, chroniqueur-historien des élans français dans la modernité, d’autres nous renvoient à une actualité routinière : HLM, pavillons de banlieue, lotissement en construction…
Quand il braque son regard sur notre présent ou notre passé récent, Bruno Fontana se place comme un témoin prêt à sauvegarder l’obsolescence programmée des choses. Pourtant fixes, ancrées de plain pied dans le réel, ces barres HLM sont déjà des vestiges - tout comme ces pavillons qui bientôt seront rénovés. C’est alors un instinct d’archive qui intéresse le photographe qui tente, dans une démarche patrimoniale flirtant avec l’esthétique documentaire, de fixer un état du monde avant que celui-ci ne soit modifié, encore et encore, par le rouleau compresseur du progrès.

Permanence et variation
Cet attrait pour un présent déjà passé se retranscrit chez Bruno Fontana par une écriture typologique confinant à l’épuisement du réel. En multipliant des prises de vue convoquant cadrages, lumières pour sujets identiques, il altère notre perception de l’image tantôt en la réduisant à un signe (la série Totem et le floutage systématisé d’enseignes de magasin) tantôt en l’élevant au rang de motif (sa série Urban Wallpapers en est sous doute l’exemple symptomatique). Le procédé plastique recoupe là une grande acuité sociologique quand, sous la permanence (des intérieurs, des façades de pavillons, de mobil homes...) induite par la répétition, se fait entendre une note dissonante, une infime variation. La partition homogène de la planification urbaine comme de l’habitat collectif est alors bousculée par une porte peinte autrement, une disposition singulière ou un abat jour supplémentaire. L’obsession typologique se lit alors autrement : il ne s’agit plus là d’épuiser le réel mais de mettre à jour la grande diversité du détail, fruit des tentatives individuelles d’appropriation de l’existant.

Au-delà de l’image
Dans sa série Artefacts, Bruno Fontana quitte un temps le terrain de jeu qu’est pour lui la ville pour appréhender le rural au travers de la tradition du paysage. Irréalisant et supprimant les parasitages artificiels (pylônes, câbles électriques, tours de refroidissement, bunkers…) de ses prises de vue, il place en diptyque le paysage débarrassé de l’intrusion humaine et nous offre - en format carte postale - une image conforme à nos schèmes de pensée, à nos représentations conditionnées du paysage. Tout comme le locataire personnalise son appartement, il s’agit bien pour le photographe d’un acte d’appropriation de la réalité visible. Cette réflexion sur l’acte photographique lui-même est omniprésente dans les photographies de Bruno Fontana qui n’a de cesse de pousser l’image jusqu’à ses infimes limites. Que ce soit en immergeant des tirages dans le ressac d’une côte bretonne pour laisser l’emprunte du paysage sur son image ou en tirant ses photographies sur des modules en trois dimensions, il aime à jouer avec le potentiel du photographique et révéler sa matérialité. Loin de se sentir prisonnier d’un médium et de sa prétendue frontalité, Bruno Fontana n’a pas fini de tordre, de fragmenter, de bousculer et de froisser les images.

Arnaud Idelon

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