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Quentin Carnaille

Forte tête ( au carré )

On avait laissé Quentin Carnaille à la fin de l’édition 2016 d’Art Up, la grande foire d’art contemporain qui se tient chaque année à Lille. Il y avait présenté son projet « Introspection » (voir Apologie Magazine Numéro 3). Virage conceptuel dans son travail. Bascule vers l’art contemporain avec un objectif en tête : exister en tant qu’individu singulier.
Son dernier projet en date, baptisé « Identité », fut exposé au regard de tous durant près d’un mois dans les rues de Lille. Et à l’image des cubes utilisés, il développe un message à multiples facettes, preuve s’il en fallait que l’artiste a de la suite dans les idées et creuse son sillon.

Qu’était-ce donc que cette installation urbaine, éphémère, que les habitants de Lille et les visiteurs ont pu observer durant près d’un mois ? Des cubes couverts sur leurs faces extérieures de miroirs, enveloppant le visage de sculptures figuratives un peu partout dans la ville de Lille. Des statues urbaines on ne peut plus classiques à qui l’on aurait mis la tête au carré. Brutal mais amusant. Iconoclaste mais redonnant à ce patrimoine qu’on ne regarde presque plus une nouvelle jeunesse. Une intrusion dans le paysage provoquant le sourire ou le courroux, c’est selon.

Passé l’étonnement, l’explication arrive. Ou plutôt les explications. « Identité » est une œuvre à tiroirs. Quand il vous en parle, Quentin s’anime et jubile, feignant de trouver au fil de son discours de nouvelles significations, soucieux qu’il est de vous faire emprunter par son travail et sa réflexion toutes les voies possibles. Pour lui, d’abord, la transformation de ces œuvres classiques et commémoratives en sculptures contemporaines visait à interpeller les passants, à leur permettre de redécouvrir ces statues tout en les poussant à se questionner sur leur propre identité.

C’est toute la difficulté et le paradoxe de son œuvre, poursuit-il : parler d’un être humain à la fois universel et singulier. Grâce au masque, les statues deviennent anonymes. Par l’effet des miroirs, le visiteur se voit et donc s’identifie. Quentin convoque ainsi la problématique de l’altérité. Chacun d’entre nous naît, arrive sur cette terre en tant qu’individu, au code génétique unique. Mille chemins de vie s’ouvrent alors, mais nous ne pouvons nous construire chacun qu’en écho à notre environnement et en confrontation aux autres. La conséquence, c’est que dans toute relation sociale, dans tout échange avec notre environnement, nous devons donner le meilleur de nous-mêmes, puisque nous allons, à un moment, pour quelqu’un, peut-être servir d’exemple, comme ces personnages célèbres, héros de leur temps, pour qui ces statues ont été érigées.

La force de Quentin est de proposer d’autres lectures possibles. Le contraste entre la forme organique de la statue et la rigidité du cube marque la séparation entre le corps et l’esprit, la valorisation de l’idée plus que de l’objet. Il peut aussi illustrer la rupture du début du 20ème siècle entre un art figuratif cherchant à représenter des éléments de l’environnement et un art contemporain axé sur la perception et l’expression d’une vie plus intérieure, de concepts et de croyances. Sans oublier une dimension spirituelle. Cinq faces du cube pour cinq sens. La face du dessous, reliant la tête et le corps, commune à tous, symbolisant une conscience collective présentée comme une sorte de sixième sens. Bref, vous l’aurez compris, la liste des interprétations n’est pas exhaustive.

L’idée de cette installation avait de quoi surprendre, interpeller, faire réagir. Et c’est bien là que se situe la réussite de Quentin en tant qu’artiste. Avec cette œuvre, il a su capter l’attention du spectateur, allumant dans son esprit la sensation que quelque chose se passe. A l’ère de l’attention, l’artiste sait comme personne attirer l’œil et provoquer la rupture, le temps d’arrêt dans un quotidien saturé d’informations. Faut-il s’étonner qu’il y soit parvenu ici en cachant une partie des sculptures ? Comme le dit Quentin lui-même : « ce projet est aussi une réflexion sur la fonction de l’art public, cet art de vivre la ville qui tend vers une démocratisation culturelle. La métropole lilloise, déjà enrichie par des oeuvres contemporaines intégrées à son environnement, comme les tulipes de Shangri-La de Yayoi Kusama sur la place d’Euralille, le « discobolos » de Wim Delvoye dans le quartier l’Hommelet de Roubaix ou « la demoiselle de Fives » de Kenny Hunter sur la nouvelle place de cette commune, affirme sa volonté d’esthétisation des lieux et soutient la création contemporaine en contrant une logique purement économique du marché de l’art. C’est aussi dans ce contexte que vient s’inscrire « Identité », appliquant l’idée de Malraux : mettre « l’art à la portée de tous ». »

Fort du succès de l’installation lilloise, l’artiste ambitionne maintenant de prolonger son projet en l’installant à Paris, sur la Marianne de place de République. L’objectif ? Emmener le spectateur un peu plus loin encore par un jeu de rétro-éclairage et de miroirs sans tain, autour des valeurs constitutives de la République. Le message. Encore et toujours le message.

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